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Le pays du "nous"                                                                                                                                                  English Version 

 

Dans la rubrique "Cultural Impact", lepetitjournal.com explore avec Marie Tseng nos différences avec les Malaisiens, ces petites choses qui surprennent et déroutent au quotidien. Cette semaine, la spécialiste en relations interculturelles nous propose d’expliquer le sens de la collectivité en Malaisie. Cette nation musulmane serait-elle le pays du "nous" ?

Dans l'épisode précédent: Pourquoi les Malaisiens disent-ils toujours "On The way"?

Le samedi 12 janvier 2013, des dizaines de milliers de personnes se rassemblèrent autour du stade Merdeka de Kuala Lumpur afin de faire entendre leur voix. Leur message était multiple, avec autant de causes défendues que de couleurs de t-shirts. Il s'agit là de l’expression d’une société collectiviste par excellence dans laquelle l'union fait la force !

Le commerce et la religion pour se rassembler

A l'origine, les Malais étaient des commerçants. Par la

suite, les vagues successives d'étrangers (indiens, arabes, chinois ou encore européens) qui se sont installés sur la péninsule avaient également la fibre

marchande. Or pour le commerce, il est essentiel de développer un réseau efficafe et de connaître les bonnes personnes

A l’âge d’or de Malacca, le sultan Iskandar Shah, fondateur de la ville avait déjà bien compris l’importance de cultiver l’esprit de groupe. Très tôt, le monarque, avait mis en place quatre Penghulu Bendahari (administrateurs de la zone portuaire), chacun responsable et interlocuteur privilégié d'une communauté ethnique particulière de commerçants. Cette organisation a renforcé le sentiment de familiarité et de groupe. Les marchands qui faisaient escale à Malacca appréciaient de retrouver le confort de leur langues maternelles ainsi que le fait d’avoir un interlocuteur comprenant leur culture. Le sultan, en dehors des bénéfices économiques que présentait cette organisation, avait sans doute également voulu recréer pour ces commerçants une famille loin de chez eux, et dans laquelle son administration aurait été directement impliquée.

L’autre élément qui est venu renforcer l’esprit communautaire de la société malaisienne est la religion. Moins d’1% de la population se déclare sans appartenance religieuse (contre 30% en France). Pour les Malaisiens, quelque soit leur origine, il est très difficile d’exister seul. Appartenir à un cercle solidaire, fut-il la famille, la mosquée, l’église ou le temple, les amis d’école ou les collègues de travail, est essentiel pour fonctionner dans la société malaisienne. Comme le souligne ce proverbe chinois: "Une baguette est facile a briser, 10 baguettes sont dures comme fer". La force est dans le groupe et non l'individu.

Le groupe dans la vie quotidienne

Pour la majorité des Malaisiens, il est toujours préférable de fonctionner en groupe, que ce soit au travail ou pendant les loisirs. Il est courant, pour les entreprises d'organiser une journée annuelle en famille, un dîner annuel pour les employés. Ces évènements ont pour but de rassembler les gens, et sont considérés comme des moments importants, des rituels dans la vie de l'entreprise. Ils contribuent à promouvoir l'esprit de famille.

De même, une pratique répandue en Malaisie est le gotong-royong durant lequel employés, voisins ou amis se réunissent pour accomplir une tâche ensemble: nettoyage de printemps de l'office, peinture d'un bâtiment de

collectivité publique, ou tout simplement coup de main à un ami. Les gens offrent leur aide gratuitement ... tant qu'il y a de la nourriture à partager!

Les Malaisiens sont conscients du fait que chacune de leurs actions a des répercussions sur ceux qui les entourent: collègues, membres de la famille ou amis. Il faut donc être attentif aux réactions et à l’opinion du groupe. Il est important de ménager les sensibilités de ses voisins. A vant de se positionner, la plupart des Malaisiens préfèrent prendre connaissance de l'avis de leurs pairs. Mieux vaut exprimer un consensus général plutôt qu’une opinion personnelle! Il n'y a rien de pire en Malaisie que d'aller a l’encontre du groupe en exprimant une idée qui n'est pas partagée, et qui risque de briser l’harmonie du groupe.

En revanche, les Français aiment proclamer leur individualité. Le débat est un sport national ; quel que soit le sujet chacun a une opinion différente à exprimer. Savoir défendre un point de vue avec éloquence est une qualité en France. En Malaisie, on reprochera à un interlocuteur trop tenace son manque d’éducation, voire son impertinence.

En Malaisie, les symboles communs sont une partie importante de l'identité du groupe. A l'exemple des manifestations Bersih rassemblant des milliers de t-shirts jaunes, les locaux sont fiers de porter des uniformes qui montrent clairement leur appartenance. En revanche, pour les Français, l’uniforme représente une perte d’identité individuelle. Lorsque la direction de le Lycée Français de Kuala Lumpur a soulevé l'idée de la mise en œuvre d'un uniforme, même les élèves du primaire ont organisé une manifestation pour se plaindre !

Faire partie de la famille

Pour s’intégrer en Malaisie, il faut faire partie d’un ou de plusieurs groupes. En tant que Mat Saleh, l'étranger ne sera jamais complètement assimilé dans la société malaisienne, mais il peut tout de même se faire accueillir à bras ouverts. Les Malaisiens, d’origine malaise en particulier, sont accueillants mais réservés ; il faut du temps pour se faire accepter. Mais, en étant à l’écoute et en manifestant un réel intérêt dans la découverte des différentes cultures de la Malaisie, le nouveau venu a de bonnes chances de finir par faire "partie de la famille". Et, surprise, il se rendra compte alors que dans le cercle fermé de la famille ou du groupe, dans la mesure où la hiérarchie est respectée, il devient tout à fait acceptable d'exprimer une opinion ...

 

Publié le 27 février 2013 dans Le Petit Journal

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Le pays du "nous" by Marie Christine Tseng is licensed under a Creative Commons Attribution 4.0 International License.